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Europe : sortir de l’impasse

Source: Guillaume Duval – Alternatives Economiques – N°337, juillet 2014

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L’Union européenne est devenue un repoussoir. Pour y remédier, le rapport des forces est cependant moins déséquilibré qu’on ne le pense.

L’Europe, il en faudrait plutôt plus que moins pour pouvoir affronter la mondialisation, maîtriser la finance, surmonter la crise écologique… Cette opinion est assez largement partagée à gauche. Mais le consensus est tout aussi large pour estimer que, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, l’Europe-marché est un véritable repoussoir tant elle favorise le dumping social et fiscal. Dès lors, comment la changer ? Là-dessus, en revanche, les avis divergent profondément.

Relancer le projet européen

C’est d’abord autour de l’avenir de la monnaie unique que se structurent les clivages les plus vifs. La crise de la zone euro est due avant tout aux divergences de trajectoires macroéconomiques au sein d’un espace très hétérogène. Beaucoup d’observateurs en ont conclu que cette monnaie était fondamentalement inadaptée à une telle diversité. Et cela d’autant plus que les mesures adoptées face à la crise ont plutôt encore accru cette divergence, en dégradant profondément la situation économique et sociale dans la partie la plus pauvre de la zone. Du coup, de nombreux intellectuels qui comptent à gauche, comme Frédéric Lordon, Jacques Sapir ou encore Emmanuel Todd, rejoints récemment par Bernard Maris, considèrent aujourd’hui qu’il faut arrêter les frais de l’euro.

Contrairement à Marine Le Pen, ils ne conçoivent pas bien sûr la sortie de l’euro comme devant conduire à un repli national. Dans leur esprit, elle est au contraire la condition d’une véritable relance du projet européen. C’est pourquoi elle doit être concertée et prendre la forme, selon des modalités qui peuvent varier, d’une monnaie commune cohabitant de nouveau avec des monnaies nationales dont les taux de change seraient fixes mais ajustables entre eux. Une situation très proche de celle qui prévalait avant l’euro avec l’Ecu et le système monétaire européen (SME). Cette perspective semble cependant peu réaliste : si l’euro devait finalement se défaire, il y a peu de chances, a priori, que cela se déroule en bon ordre, comme le suppose les partisans d’un tel scénario. De plus, cette nouvelle construction serait probablement aussi instable et difficile à maintenir que l’a été le SME dans le passé.

En face, on trouve d’autres économistes, comme Thomas Piketty, Xavier Timbeau et Anne-Laure Delatte mais aussi, malgré d’importantes divergences avec les premiers, Jean-Marie Harribey ou Michel Husson. Eux considèrent que les risques d’une sortie de l’euro sont trop grands : cela se traduirait en effet par une forte hausse des taux d’intérêt, une perte massive de pouvoir d’achat, une relance du dumping monétaire intra-européen et une perte d’influence de l’Europe au niveau international. Surtout, ils craignent un sérieux risque de désintégration de la construction européenne dans son ensemble. Ils rappellent aussi que des modifications importantes ont déjà été apportées pendant la crise au fonctionnement de la zone, dans le sens d’une architecture à la fois plus robuste et plus solidaire. Non sans quelques résultats, comme en témoigne la nette décrue des taux d’intérêt subis par les pays en crise.

La question allemande

La question principale qui divise les uns et les autres tient à la capacité à faire évoluer le carcan budgétaire imposé, sous l’impulsion notamment d’Angela Merkel, en contrepartie de ces mesures de solidarité. Ceux qui préconisent la sortie de l’euro ne croient plus que l’Allemagne puisse accepter un jour un mode de fonctionnement plus satisfaisant de la zone. Pourtant, ce défaitisme est fondé sur une appréciation probablement trop pessimiste de la situation. Tout d’abord, avec l’introduction d’un Smic ou encore le retour partiel à la retraite à 63 ans, les Allemands eux-mêmes, lassés des conséquences très négatives des réformes Schröder, sont en train de revenir sur une part substantielle des politiques d’austérité qu’ils s’étaient imposées.

Par ailleurs, la position de la chancelière n’est pas aussi solide qu’elle en a l’air : la droite n’a plus la majorité au Bundestag et les démocrates chrétiens ont de nouveau perdu beaucoup de terrain aux élections européennes. Jusqu’ici le SPD, allié d’Angela Merkel au gouvernement, s’était certes montré discret sur la politique européenne, mais les élections de mai dernier, et notamment le résultat du Front national en France, ont beaucoup inquiété nos voisins. Du coup, Sigmar Gabriel, président du SPD et vice-chancelier allemand, est monté au créneau en juin dernier pour appeler à un changement des règles du jeu budgétaire en Europe. Parallèlement, la victoire spectaculaire aux élections européennes de Matteo Renzi, le nouveau Premier ministre de gauche italien, lui a donné du poids pour s’opposer à une Angela Merkel affaiblie. Bref, la partie n’est pas forcément perdue d’avance.

Un New Deal vert

Un certain nombre d’initiatives ont d’ailleurs été prises pour sortir du blocage européen, tant en Allemagne, avec l’appel du groupe dit « de Glienicke », qu’en France, avec le Manifeste pour une union politique de l’euro et le groupe Eiffel (voir « En savoir plus »). Les principales réflexions tournent autour de la création d’un Parlement de la zone euro, condition nécessaire pour renforcer la légitimité démocratique de la monnaie unique. Cela permettrait de mieux contrôler les actions communes (et notamment les plans d’aides éventuels et les conditionnalités associées), d‘engager une indispensable harmonisation fiscale et, à terme, de mutualiser et/ou d’annuler une partie des dettes accumulées dans la crise. Mais cela doit surtout permettre d’en finir avec la logique de règles rigides du pacte budgétaire, au profit de politiques budgétaires discrétionnaires adaptées à la conjoncture. Un tel changement suppose de revoir les traités : le pari est bien entendu risqué, mais il semble incontournable tant les règles actuelles sont insatisfaisantes.

Au-delà de ces mesures, nécessairement longues à mettre en oeuvre, se pose la question de politiques permettant de relancer tout de suite l’activité en Europe. Cela fait longtemps que l’idée d’un Green New Deal, autour des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, est évoquée, sans réussir à la concrétiser. Les événements d’Ukraine et d’Irak pourraient enfin amener les Européens à bouger. A condition toutefois que des acteurs portent de tels projets mais sur ce terrain, le gouvernement français n’a guère fait preuve de volontarisme jusqu’ici.

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