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Comment les évangélistes redessinent la carte mondiale des religions

Le monde est leur paroisse

Source: CLES – Comprendre les enjeux stratégiques – 11 février 2011

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Illustration: en.wikipedia.org – Protestantism by country –

La religion et la foi constituent des facteurs géopolitiques d’importance que l’on aurait bien tort de limiter au seul activisme dont fait preuve l’islam politique. Comment en serait-il d’ailleurs autrement alors que 85 % des habitants de la planète se disent “croyants” ? Un récent dossier la revue Diplomatie invite ainsi à découvrir un phénomène moins connu dans notre pays : l’expansion mondiale fulgurante du protestantisme évangélique. Pour ne prendre qu’un exemple, quelque 8.000 Sud-Américains se convertiraient chaque jour à ce credo ! Si bien que le dynamisme des associations évangéliques redessine à grande vitesse la carte mondiale des croyances et des zones d’influence religieuses. Elles tissent des liens invisibles mais bien réels entre des aires géographiques parfois très éloignées. Elles démontrent aussi que l’hégémonie culturelle n’est jamais acquise et qu’en raison des nouveaux moyens de communication, les mutations peuvent être extrêmement rapides. Mais le véritable cas d’école que constituent les évangélistes souligne aussi qu’en matière de géopolitique, il serait erroné de se focaliser sur les seuls États tant une multitude d’autres acteurs façonnent notre monde. Enfin, en raison de son enracinement croissant dans les pays de l’hémisphère Sud, l’évangélisme vient apporter une nouvelle illustration de la modification des équilibres planétaires sous l’effet de la mondialisation.

D’ici 2020, la carte mondiale des croyances religieuses devrait connaître des mutations majeures, notamment en raison de la progression très rapide du protestantisme, porté par le dynamisme dont font preuve les Églises évangéliques. Dès à présent, elles rassemblent 400 à 500 millions de personnes.Un chrétien sur quatre, dans le monde, est aujourd’hui évangélique. Mais avant de prendre la mesure de ce phénomène majeur de “transnationalisation religieuse”, un effort de définition s’impose : qu’est que l’évangélisme ?

Une foi portée par une nébuleuse hétérogène

Selon Sébastien Fath, chercheur au CNRS et spécialiste du sujet, plusieurs facteurs se combinent pour rendre complexe cette définition, tout particulièrement pour des esprits façonnés par le centralisme et l’unité revendiquée par le catholicisme romain. arbre_grand

  • Premier facteur de complexité : il s’agit d’un mouvement transconfessionnel. Le terme “évangélique” ne se rapporte à aucune Église particulière.“On peut être presbytérien et évangélique, ou être presbytérien sans être évangélique. Même chose pour le méthodisme, le baptisme et de multiples courants protestants”.
  • Second facteur de complexité : c’est un mouvement d’une grande diversité interne, où l’on trouve tous les “styles religieux”, des plus figés aux plus exubérants. On distingue principalement deux catégories : les “piétistes-orthodoxes” et les “charismatiques-pentecôtistes”. Les premiers mettent l’accent sur la fidélité biblique, la piété et se méfient des expressions émotionnelles spectaculaires. Les seconds, plus expansifs dans l’expression de leur foi, insistent sur l’efficacité de l’action miraculeuse de Dieu au travers du Saint-Esprit, “avec la prophétie, la glossolalie (capacité de parler des langues inconnues) et la guérison miraculeuse”.
  • Troisième facteur de complexité : il s’agit d’un mouvement très décentralisé. Il existe de nombreux réseaux évangéliques, présents dans pratiquement tous les pays, mais aucune institution représentative de l’ensemble des Églises évangéliques. Le mode de fonctionnement des évangélistes est le “congrégationalisme”, c’est-à-dire l’autogestion locale de l’assemblée des fidèles.

Une doctrine “conservatrice”valorisant fortement l’ardeur prosélyte

Pour surmonter ces obstacles, Sébastien Fath propose de prendre en compte quatre traits constitutifs :

  • Le “biblicisme”, c’est-à-dire la centralité exclusive de la Bible dans la foi au détriment des autres livres ; et la conviction que le texte sacré est, non pas une interprétation humaine comme le disent par exemple les catholiques,mais bien “la Parole même de Dieu”.
  • Le “crucicentrisme” : les évangélistes accordent une importance majeure à la Croix, à l’exemple christique et à l’expiation des fautes – Jésus ayant accepté de mourir sur la Croix pour racheter les péchés du monde avant de ressusciter.
  • La conversion : les évangélistes estiment que la foi implique un changement de vie radical, ce qui ne manque pas de doper leur ardeur à vouloir convertir les autres.
  • L’engagement : il occupe une place centrale dans la vie des fidèles. En vertu du principe “on ne naît pas chrétien, on le devient”, les évangélistes considèrent que c’est un devoir de témoigner et de se livrer au militantisme et au prosélytisme, d’où un dynamisme incontestable.

Un “levier d’influence” culturel et diplomatique au service des États-Unis ?

Historiquement, les États-Unis constituent bien sûr le poumon des mouvements évangéliques. Bien que née en Europe, c’est effectivement dans l’Amérique du XVIIe siècle que se déploie cette foi héritée de la tradition puritaine. Le protestantisme évangélique s’épanouit donc dans un monde qui valorise le “self made man” mais aussi le “self made saint”. Le mouvement évangélique prend véritablement son essor au XIXe siècle sous le sceau de la “mission mondiale” liée au “grand réveil” des spiritualités protestantes.

imagesDurant la majeure partie du XXe siècle, le protestantisme évangélique constitue, pour les grandes puissances anglophones – particulièrement les États-Unis – un véritable “levier d’influence”, pour reprendre les mots de Sébastien Fath.“On connaît les liens entretenus, note-t-il, par une star de l’évangélisation mondiale comme Billy Graham avec le Département d’État, et le rôle joué en sous-main par les ambassades des États-Unis à l’occasion des opérations d’évangélisation de masse conduites par des organisations‘parachurch’ comme Jeunesse en mission (JEM).”

En raison de son discours de conversion individuelle, mais aussi de sa culture individualiste et démocratique (rôle majeur de l’assemblée locale),sans oublier son ethos de responsabilité, l’évangélisme constituerait, pourWashington, un levier d’influence privilégié pour façonner les sociétés civiles émergentes avec des valeurs fondatrices du modèle américain. Une convergence d’intérêt encore renforcée par la croyance commune des Américains, croyants ou non, en l’universalité de leur modèle.

Pour l’universitaire suisse Zidane Mériboute, l’évangélisme américain représenterait même un élément à part entière de la diplomatie des États-Unis.Au XXe,siècle, analyse-t-il, ce courant a d’abord “frappé aux portes de l’Europe et réussi une alliance tacite avec le pape Jean-Paul II. Cette connivence a permis à l’évangélisme de contribuer à précipiter la chute du communisme soviétique. Dans les années 1960, le propagandiste évangélique RichardWurmbrand disait déjà que les Russes étaient les plus faciles à convertir à la foi évangélique et que ‘le cours de l’histoire serait changé si on leur donnait agressivement la Bible’. À partir des années 1990,cette religion fit d’énormes progrès en Russie et dans les anciens pays satellites”.

Prosélytisme périlleux en terre d’islam

Mais “l’offensive évangélique” et son rôle stratégique au service d’une politique étatique ne s’arrête pas là. Pour Zidane Mériboute,“l’évangélisme a élaboré des stratégies pour convertir les musulmans, ce qui suscite désormais la méfiance, voire l’hostilité du monde islamique”. Selon lui, ces évangélistes voudraient se forger “un nouvel ennemi à abattre : l’islam”.

Il y aurait actuellement, à travers le monde, quelque 3.000 missions évangéliques dédiées à la conversion des musulmans. Selon l’universitaire suisse, “au Maghreb, en Afrique et au Moyen-Orient,comme en Asie, les Églises évangéliques adoptent diverses stratégies pour convertir les musulmans au christianisme”. Les prédicateurs mettent fortement l’accent sur le social et jouent sur la déliquescence des États et la pauvreté des habitants des pays cibles. Ils multiplient les distributions de bibles et d’ouvrages doctrinaux à travers de puissants réseaux médiatiques ou financiers. D’autres Églises envoient, dans les pays islamiques radicaux, des missionnaires de choc “prêts à sacrifier leur propre vie pour convertir les musulmans en leur enseignant la foi de Jésus-Christ”. Si “la violence terroriste, la misère, la corruption et l’autoritarisme” de certains pays musulmans facilitent l’action des évangélistes, ces derniers suscitent souvent, en retour, la défiance et l’hostilité de mouvements musulmans radicaux qui voient en eux de “nouveaux croisés” et un “bras armé spirituel” des États-Unis.

Au XXIe siècle : expansion et multipolarisation des Églises évangéliques

L’expansion ne suffit toutefois pas à résumer l’évolution qui est actuellement celle du mouvement évangélique au plan mondial. En effet,son expansion géographique se double, par contrecoup, d’une forte multipolarisation, encore accentuée par la nature même d’une religion n’ayant pas, à la différence du catholicisme, de centre. Sébastien Fath estime ainsi que l’un des changements les plus notables de ces vingt dernières années réside dans le développement polycentrique des Églises évangéliques. Selon lui, le XXIe siècle pourrait même voir la domination des évangélistes venus du Sud sur des États-Unis “structurellement déclinants” : “Le portrait-robot de l’évangélique moyen ne s’apparente plus aux traits d’un homme de type européen et de classe moyenne, mais à ceux d’une femme pauvre et basanée d’une mégapole du Sud […].Toutes les études convergent pour souligner le basculement de l’expansion évangélique suivant des logiques multipolaires où les suds prennent une part sans cesse croissante.”

L’Amérique latine connaît notamment une expansion évangélique spectaculaire,touchant, selon les pays, de 5 à 30 % de la population, voire davantage, comme au Guatemala, où les évangélistes constituent déjà 40 % de la population. L’Afrique subsaharienne, elle, est particulièrement sensible aux courants charismatiques-pentecôtistes. Aujourd’hui, sur les 470 millions d’Africains se déclarant chrétiens, 140 millions se rattacheraient à la nébuleuse évangélique. Dans plusieurs pays d’Asie, les évangélistes ont pris un poids considérable. En Chine, des estimations difficilement vérifiables avancent des effectifs de 60 millions d’adeptes. En Corée du Sud, ils représenteraient un habitant sur cinq si bien que la plus grande assemblée évangélique du monde y est d’ailleurs située. Le phénomène y est si vivace qu’il génère une dynamique missionnaire considérable, notamment en direction de l’Europe, surtout dans sa partie orientale.

En effet, l’Europe de l’Est n’est pas insensible à la ferveur des évangélistes. En Ukraine, en Hongrie, en Roumanie, les nouvelles assemblées et les “megachurches”,sur le modèle américain,se développent à grande vitesse. En Russie, les protestants constituent déjà la deuxième religion, derrière les orthodoxes, devant les catholiques et les musulmans. En revanche, en Europe de l’Ouest, les évangéliques pèsent très peu y compris au Royaume-Uni. Ils ne sont ainsi que quelques centaines de milliers en France. Toutefois, ils semblent bénéficier d’un certain regain de dynamisme en s’appuyant – preuve qu’il s’agit bien d’un phénomène géopolitique – sur la francophonie. Pour évangéliser la France, les groupes francophones s’appuient en effet sur les pôles que constituent les “méga-églises” de Kinshasa (RDC) ou de Montréal.

Une nouvelle manifestation de la mutation de l’équilibre des puissances ?

Si la foi évangélique demeure, pour encore un certain temps, un puissant levier d’influence des États-Unis,rien ne dit qu’il en sera toujours de même demain. En effet, la recomposition polycentrique de l’évangélisme pourrait contribuer à en modifier la nature à mesure que les anciennes terres de missions deviennent des centres à partir desquels de nouveaux prosélytes gagnent le monde. D’une certaine façon, l’évolution de la carte mondiale de l’évangélisme pourrait donc constituer une nouvelle manifestation, au plan spirituel cette fois, de la modification des équilibres planétaires sous l’effet de la mondialisation.Une chose est sûre cependant : dans un monde globalisé, la nébuleuse évangélique fonctionnant en réseau est appelée à compter durablement. Comment en serait-il d’ailleurs autrement de la part d’un mouvement dont l’une des devises proclame “Le monde est ma paroisse” ?

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