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Haute bourgeoisie: un conformisme auto-protecteur

Sur la piste des nantis

Source: Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – Le Monde diplomatique – décembre 2014

Trop de protection tue la protection. Tel est le credo de M. Ernest-Antoine Seillière, ex- patron des patrons français, qui0f0dfe349980f8e4383038343338343532333837confirme sa volonté de quitter la gestion paritaire de la Sécurité sociale. Et de prôner l’individualisme le plus forcené… pour les autres. Car, quand il s’agit de leurs propres vies, les riches organisent leur protection, mettent en place des systèmes clos de régulations collectives, sans craindre d’utiliser cet Etat-providence si souvent dénoncé. A l’heure où l’on salue « la disparition des classes », la bourgeoisie se comporte comme un groupe uni qui assume ses alliances, ses manières de vivre, l’éducation des futurs héritiers et qui exprime ses intérêts collectifs et les gère, à travers une sociabilité de tous les instants. Une classe consciente d’elle-même qui défend ses privilèges et définit ses propres frontières.

Les Portes-en-Ré, une île dans l’île. Entourée par la mer et les marais salants, à la pointe extrême de l’île de Ré, cette commune peu fréquentée par les touristes ordinaires est devenue un des lieux de ralliement des familles de la bourgeoisie. Séduites par le climat et le charme des petites habitations basses avec leurs cours et leurs jardins secrets, elles achètent les maisons du vieux village. Une telle concentration dans un si petit bourg, cela se remarque : le samedi matin, sur le marché, et surtout le dimanche où deux messes se succèdent et remplissent à chaque fois l’église. Venant des beaux quartiers de Paris, de Bordeaux ou de Lyon, toute cette bonne société se montre dans le plaisir extrême d’être ensemble.

Une grande homogénéité des hexis corporelles, c’est-à-dire des manières de tenir son corps et de le présenter, frappe au premier abord. Des corps bronzés, droits et redressés, des enfants aux vieillards. Des vêtements d’été, certes, mais toujours sobres.

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On se connaît. Chacun se salue, tout le monde bavarde longuement sur le parvis à la sortie de la messe, des groupes se forment à la terrasse du café Bazenne pour l’apéritif dominical. Une société enjouée, ravie d’être rassemblée et de pouvoir être elle-même à l’abri du regard des importuns.

Dans un entre-soi toujours soigneusement contrôlé, les membres de la haute bourgeoisie fréquentent les mêmes lieux dans un
chassé-croisé au rythme variable selon les saisons, l’âge ou les obligations professionnelles
.

De telle sorte que les salons parisiens, les villas des bords de mer, les chalets de montagne, les châteaux forment un vaste espace quasi public pour la bonne société, qui y vit entre elle avec le même plaisir et la même aisance qu’elle a à se retrouver dans les cercles, tels, à Paris, l’Automobile Club, place de la Concorde, ou le Cercle de l’Union interalliée, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Tout en manifestant ce collectivisme pratique, la grande bourgeoisie prône l’idéologie de l’individualisme. La référence au marché, à la concurrence, à la compétition, apparaît prépondérante dans les discours des dominants, alors même que leurs pratiques en sont bien éloignées. Symbole de ce double langage, le baron Ernest-Antoine Seillière, inventeur de la refondation sociale prônée par le Mouvement des entreprises de France (Medef, ex-CNPF) et parfait représentant de la vieille bourgeoisie fortunée (lire « La saga des Seillière »).

Au cœur de la logique patronale, la volonté d’individualiser les rapports entre le salarié et l’entreprise est manifeste. Les relations contractuelles ne doivent plus être brouillées par la présence de l’Etat, ou de lois et règlements qui empêcheraient la libre expression des intérêts de chacun. Il s’agit là d’une vieille rengaine, sous couvert de modernisme et de changement. Victorieuse en 1789, la bourgeoisie ne s’y était pas trompée, et avait voté dès le 14 juin 1791 la loi Le Chapelier qui interdisait non seulement les corporations, mais aussi les organisations ouvrières.

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pcfarras.over-blog.com – Le MEDEF appelle les patrons à MANIFESTER contre les salariés début décembre !

Aujourd’hui, il n’est plus question d’interdire les syndicats ouvriers et autres organisations, y compris patronales. Mais, de manière plus feutrée, ce sont les formes collectives de dialogue social qui sont visées. Le changement de dénomination du Centre national du patronat français (CNPF) en Medef n’est pas innocent. Le patronat, un singulier qui désigne un ensemble d’agents sociaux auxquels on peut supposer une certaine unité de vues, est remplacé par les entreprises, un pluriel d’entités individualisées. Le dynamisme des entrepreneurs et de leurs « collaborateurs » est ainsi mis en avant, par opposition aux pesanteurs et à l’inefficacité, régulièrement dénoncées par le Medef, des interventions et des actions publiques.

Il faut donc « revitaliser le dialogue au plus près du terrain, c’est-à-dire dans l’entreprise », comme l’a déclaré le président du Medef lui-même, s’exprimant devant l’Académie des sciences morales et politiques, le 4 décembre 2000. Selon l’organisation patronale, « l’entreprise devrait devenir le lieu primordial de la négociation, primant donc sur celui de la branche et a fortiori sur les niveaux interprofessionnel et législatif, et l’individu devrait jouer un rôle majeur, côté salariés». Cette orientation tourne le dos au fondement même du progrès social, c’est-à-dire à la dimension collective de droits et de propriétés (équipements sociaux, logements aidés…) qui assurent la protection de l’individu ne disposant que de sa force de travail. Comme l’écrit Robert Castel, on assiste depuis quelque vingt-cinq ans au « développement d’un nouveau processus d’individualisation qui remet en question les appartenances collectives des individus. C’est la condition même des individus – ou du moins de ces individus qui avaient acquis leur consistance grâce à la propriété sociale – qui risque alors d’être remise en question».

L’injonction d’individualisation – pour les autres – s’accompagne d’une injonction de modernité. Foin des traditions professionnelles ou locales et de la mémoire collective ! A la manière du duc de Brissac, qui fustigeait le passéisme des salariés et ses postures casanières stérilisantes, mettant en danger l’entreprise : « Ils sont sédentaires et collent à leur site comme la patelle à son rocher », écrivait-il en 1986, peut-être confortablement installé dans la bibliothèque de son château de Brissac, propriété de la famille depuis plusieurs générations.

En ces temps de restructuration, de délocalisation et de mondialisation, les capitalistes souhaitent des salariés disposés à suivre les vagabondages du capital. Dans les limites de l’Hexagone pour les moins qualifiés, et bien au-delà pour l’encadrement. Evidemment, la mobilité n’est pas la même selon qu’elle est contrainte ou choisie, selon qu’elle est une condition de survie ou qu’elle fait partie d’un mode de vie et d’une identité.

Entre soi, des havres de paix

Madame Jacques Chirac & Monsieur Christian Deydier host the Gala for the 50th Anniversary of the XXVIth Biennale des Antiquaires

Ernest-Antoine Seilliere – bfanyc.com

Les familles grandes bourgeoises ont, elles, une caractéristique récurrente, la multiterritorialité : leur vie s’inscrit dans plusieurs résidences (appartement parisien, maison familiale ou château en province, et autres villas dans des lieux de villégiature…). Le duc de Brissac, grand voyageur, disposait toutefois d’une maison familiale où se ressourcer. Polytechnicien, ayant épousé May Schneider, héritière du groupe homonyme dont il se retrouva le PDG, il fut au plus haut point irrité par ces ouvriers licenciés refusant d’aller prendre l’emploi qu’on leur proposait à quelques départements de distance, lui qui n’hésitait pas à parcourir la France et le monde, pratiquant la vénerie et la chasse à tir, participant aux croisières mondaines, hauts lieux de gestion du capital social.

Cette gestion du capital social caractérise cette classe dont il constitue l’une des richesses. L’inventaire des participants aux convois funéraires, aux cérémonies de mariage, aux conseils d’administration, aux dîners et autres festivités met en évidence une accumulation fastueuse de pouvoirs et de prestiges. Les 387 participants à la fête donnée par M. Ernest-Antoine Seillière à l’occasion de son cinquantième anniversaire, en 1987, dans les salons du Musée Grévin, en sont une parfaite illustration. Sans être exhaustif, on citera la présence de MM. Michel David-Weill (Banque Lazard), André Bettencourt (ancien ministre, dont la femme, Liliane Bettencourt, née Schueller, est l’héritière du fondateur de L’Oréal, et à ce titre détient la plus grande fortune française), Philippe Bouriez (groupe Cora-Revillon), Jean-François Lemoine (propriétaire de Sud-Ouest), Edouard de Ribes (groupe Rivaud, gendre de M. Jean de Beaumont, président du Cercle de l’Union interalliée, et lui-même vice-président de ce cercle), Guy et David de Rothschild, Jean-Pierre Soisson (ancien ministre), Pierre-Christian Taittinger (maire du 16e arrondissement de Paris, propriétaire d’un empire viticole et hôtelier, dont le Crillon et la chaîne Campanile) (5).

En outre, ce capital social, autrement dit leur système de relations, s’étend bien au-delà des frontières nationales : par les alliances matrimoniales, les études dans des établissements internationaux (collèges suisses notamment), les relations d’affaires, les croisières ou les chasses aux grands fauves, leur mode de vie s’épanouit dans un espace très large. Avec cependant la capacité d’inscrire cette mobilité (qui peut être de longue durée, à l’occasion d’études à l’étranger…) dans des espaces où l’homogénéité sociale est assurée. Les palaces reconstituent, en tous lieux, des havres de paix et d’entre-soi, comme La Mamounia loin de la chaleur et du tohu-bohu de Marrakech.

Le discours sur les avantages acquis et la remise en question de formes sociales de protection ou de propriété entre en contradiction avec l’usage réel que les classes les plus favorisées en font elles-mêmes. Les déclarations sur le « moins d’Etat » sont peu cohérentes avec des pratiques qui puisent dans les fruits de l’intervention publique, qui se servent largement des biens publics.

La recherche d’un « job », par exemple, permet d’accéder à la Sécurité sociale, pour soi et sa famille. On trouve des descendants de grandes familles dans la presse ou dans des cabinets de consultants, qui obtiennent ainsi une couverture sociale leur ouvrant l’accès aux soins les plus coûteux.

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Supporters dans un stade de tennis – parismatch.com

L’utilisation des équipements collectifs relève de la même logique, à cela près qu’elle ne suppose pas de contrepartie. Grands voyageurs, les bourgeois sont de fréquents usagers des infrastructures publiques liées aux transports : aéroports, ports et routes. On notera aussi l’usage des établissements scolaires les plus prestigieux. Le recrutement de l’Institut d’études politiques de Paris, de l’Ecole nationale d’administration (ENA), de Polytechnique, de Centrale, de l’école des Hautes études commerciales (HEC), est loin d’être démocratique (6). Les grands équipements publics socioculturels, musées, théâtres, opéras, sont largement utilisés par ces familles qui entretiennent une relation privilégiée avec ce type de culture. Et elles sont les seules à pouvoir se ménager des niches réservées dans des espaces collectifs, comme elles le font avec les concessions qui accordent à leurs clubs l’usage exclusif d’hectares du bois de Boulogne, par exemple.

Le traitement des espaces publics est aussi révélateur d’inégalités profondes dans les conditions de vie générées par l’intervention des administrations locales. Ainsi, à Paris, le périphérique, et son vacarme incessant, est couvert dans les quartiers de l’Ouest, ceux de la bourgeoisie, alors qu’il est à l’air libre dans de nombreux autres secteurs. La voirie est différente entre les beaux quartiers et les arrondissements pauvres. Les avenues larges et aérées de l’Ouest contrastent avec les rues étroites et encombrées des secteurs où la population immigrée est particulièrement nombreuse.

Cependant, la grande bourgeoisie apparaît, sous certains rapports, très hétérogène. Des inégalités se font en effet sentir dans toutes les formes de capitaux qui contribuent à fonder l’appartenance objective au groupe, qu’il s’agisse de richesses matérielles, culturelles, sociales ou symboliques (lire « Qui sont les riches ? »).

Dans le domaine du capital scolaire, certains grands bourgeois sont d’anciens élèves d’écoles prestigieuses, comme Polytechnique ou l’ENA. Le duc de Brissac était polytechnicien et PDG du groupe Schneider. M. Ernest-Antoine Seillière est énarque. D’autres, moins brillants, ont fait des études médiocres et ont intégré une modeste école de commerce ; ce qui leur permet, quand même, d’occuper un strapontin dans la direction de la société familiale.

Quant au capital social, il représente certainement celui pour lequel la tolérance aux disparités demeure la plus faible. En effet, cette forme de richesse est essentielle au groupe. En être démuni signe une marginalisation. Tout comme le fait d’avoir acquis récemment sa fortune. L’entrée dans la grande bourgeoisie se réalise par l’enrichissement. Mais cela ne suffit pas. Il faut du temps pour accumuler le réseau de relations qui sera le garant de l’honorabilité.

Une noblesse de l’argent

Être un grand bourgeois, cela se mérite et cela se prouve. On ne doit cette qualité qu’au groupe lui-même, qui coopte ses membres de façon permanente. Il ne s’agit pas d’un diplôme délivré et authentifié par l’Etat, garanti une fois pour toutes. Le grand bourgeois doit toujours payer de sa personne, être dans les endroits qui comptent, dans les cocktails, les tribunes des grands prix hippiques, les premières d’opéra ou les vernissages d’expositions.

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Voyage au sommet de l’oligarchie – http://www.fakirpresse.info

Il faut du temps pour accumuler cette magie sociale qui transforme en qualité de la personne ou de la lignée les richesses socialement accumulées. Un nom peut certes avoir plus ou moins de prestige, et les patronymes nobles conservent encore un avantage, deux siècles après la Révolution. Plus on grimpe dans l’échelle sociale, moins la richesse semble avoir d’importance. Le bourgeois (autrefois le noble, mais l’enjeu est justement la fondation d’une noblesse de l’argent) est ce qu’il est parce qu’il est un être supérieur, et s’il est riche, cela n’est dû qu’au caractère exceptionnel de sa personne.

Ainsi transfigurées, les qualités des membres du groupe apparaissent indépendantes du niveau de fortune. Au fond, il y va de la crédibilité et de la légitimité de la grande bourgeoisie, comme classe dominante, que sa position ne soit pas ramenée à sa richesse matérielle. Les statistiques de l’impôt de solidarité sur les grandes fortunes (ISF) montrent que les écarts de patrimoine sont très élevés et que la relative indépendance de la bourgeoisie à l’égard de l’argent est constitutive de sa force symbolique comme classe dominante. A contrario, la position encore peu assurée des nouveaux riches renvoie à l’unidimensionnalité de leur richesse.

Construction permanente des agents qui la composent, la bourgeoisie se cimente grâce à une technique sociale bien éprouvée, la cooptation. Que ce soit pour admettre de nouveaux membres dans les cercles, pour accueillir de nouveaux adolescents dans tel ou tel rallye, pour remplacer un membre d’un conseil d’administration, on pratique comme les immortels de l’Académie française : par vote, on choisit son semblable, ainsi assuré d’atteindre cette immortalité symbolique qui n’est pas l’un des moindres privilèges du groupe.

L’individualisme n’a guère de prise dans ce milieu et l’individu y est avant tout le représentant d’une famille et d’une lignée. On peut à la rigueur s’y faire un prénom. Mais le nom, lui, vient de l’héritage, ce qui n’est pas sans signifier de lourdes charges pour le bénéficiaire. Le grand bourgeois est le maillon d’une lignée, ou, mieux, la maille d’un filet, pris entre la solidarité des générations et celle des contemporains.

L’importance de la famille dans le dispositif demeure primordiale. Elle conditionne les modalités de la transmission et donc de la reproduction. Mais les héritages d’importance sont exigeants : il faut des héritiers aptes à les recevoir. Relayé par un système scolaire ad hoc, le milieu familial joue un rôle de premier plan dans leur formation. On comprend la vigilance à l’égard des alliances et de la préservation de la structure familiale. Divorces, concubinage, familles monoparentales sont à éviter à tout prix, et la grande bourgeoisie doit se tenir à l’écart du processus de désagrégation de la cellule familiale. Si les mariages paraissent moins arrangés qu’autrefois, ils restent une pièce maîtresse dans la pérennité de la lignée. Les rallyes constituent une instance particulièrement efficace en permettant une socialisation des adolescents selon les normes du groupe. Les futurs héritiers y apprennent à reconnaître d’instinct leurs semblables, en tant que partenaires possibles pour leur vie affective, sexuelle et surtout matrimoniale (lire Les rallyes).

Si la conscience du collectif fait partie des apprentissages de base dans les hautes sphères, le progrès des individualismes sape les solidarités anciennes dans les milieux populaires et les engagements militants dans les classes moyennes. Alors que se délitent les sentiments de classe dans la société, la grande bourgeoisie reste consciente de ses intérêts et soucieuse de sa cohésion.

Sous la soupe idéologique de l’individualisme triomphant, du marché et de la concurrence, les grands bourgeois se concoctent leur ultime privilège : le sens du collectif, le sens des intérêts de classe. Les institutions formelles ou informelles de leur société connaissent une vitalité qui n’a d’égale que les intérêts en jeu. Parmi ces institutions, certaines régulent les contradictions secondaires que peuvent faire apparaître ponctuellement les rivalités commerciales. C’est le rôle des clubs d’entreprises. Ainsi, le Comité Colbert, créé en 1954 par Jean-Jacques Guerlain, rassemble des industriels du luxe, par ailleurs rivaux, comme les couturiers Dior et Chanel, ou les joailliers Boucheron et Mellerio. Ce petit monde, conscient de son unité patiemment construite au cours des générations, réactive sans cesse cette conscience de classe, dans la saine émulation d’une concurrence qui ne saurait aller jusqu’à l’élimination de l’autre, ce qui serait une sorte d’autodestruction.

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