Citoyen du monde

Le « prix Nobel alternatif » attribué à Edward Snowden

Source: Rédaction de Médiapart – 2 décembre 2014

L’ancien employé de la NSA a été récompensé « pour son courage et sa compétence à révéler l’étendue de la surveillance étatique violant les processus fondamentaux démocratiques et les droits constitutionnels ».

Le Right Livehood Award, surnommé le « prix Nobel alternatif », de l’année 2014 a été décerné, lundi 1er décembre à UnknownStockholm, à Edward Snowden, rapporte le quotidien britannique The Guardian.

L’ancien employé de la NSA a été récompensé « pour son courage et sa compétence à révéler l’étendue de la surveillance étatique violant les processus fondamentaux démocratiques et les droits constitutionnels », a déclaré lors de la cérémonie Jakob Von Uexküll, fondateur des Right Livehood Awards.

Edward Snowden, qui vit toujours réfugié en Russie, s’est exprimé par visioconférence devant les parlementaires suédois assistant à la remise du prix (voir la vidéo ci-dessous). Symboliquement, le père du whitleblower, qui avait fait le déplacement à Stockholm, a refusé d’emporter le trophée. « Je suis reconnaissant du soutien du Right Livehood Award et du Parlement suédois. Le prix restera ici en attendant qu’un jour – tôt ou tard – il viendra à Stockholm pour accepter le prix », a-t-il expliqué.


 Snowden avant Snowden

Source: Corine Lesnes, correspondante du Monde aux Etats-Unis – M le magazine du Monde – 7 novembre 2014

Auteur de deux films sur les excès de la guerre anti-terroriste, Laura Poitras avait été contactée par Edward Snowden dès janvier 2013.

L’histoire est connue, mais c’est la première fois qu’on la voit. Qu’on voit le Snowden « d’avant » la bombe. Avant la célébrité planétaire et le rôle de composition auquel il est confiné, de fugitif auquel nul pays n’a osé accorder l’asile, sinon la Russie. Pour réaliser Citizenfour – le nom de code que s’était donné l’analyste -, qui vient de sortir en salles aux Etats-Unis et est déjà candidat aux Oscars, Laura Poitras a tourné, en juin 2013, quelque vingt heures d’images en huit jours.

La caméra introduit le spectateur dans la chambre d’hôtel où Snowden prépare avec Glenn Greenwald et Ewen MacAskill, du Guardian, la mise en place des révélations. Elle s’attarde sur son visage, ses doigts qui courent sur le clavier du portable, fascinée par le choix qu’il s’apprête à assumer. Il est calme, déterminé, hyper-rationnel. Décline son identité : Edward Joseph Snowden, 29 ans. Il veut exposer la dérive de « l’Etat-surveillance » depuis le 11 septembre 2001. « Je prèfère risquer l’emprisonnement ou toute autre conséquence négative pour moi seul plutôt que de voir limitée ma liberté intellectuelle et celle de ceux qui m’entourent, dont je me préoccupe autant que de moi-même », déclare-t-il.

Laura Poitras est rivée à son héros, sachant qu’il risque de disparaître d’un moment à l’autre. C’est en janvier 2013 que la journaliste américaine a reçu pour la première fois un e-mail anonyme signé CitizenFour. Edward Snowden se cache derrière ce message crypté. Il ne l’a pas choisie par hasard. Elle a dénoncé les excès de la guerre anti-terroriste dans deux films – My Country, My Country, en 2006, sur la guerre en Irak, et The Oath, en 2010, sur Guantanamo – ce qui lui a valu une mise sous surveillance de la part des autorités de son pays.

Rendez-vous à Hongkong

Plutôt que d’avoir à répondre aux questions de la police des frontières à chaque fois qu’elle revient de l’étranger, elle a préféré s’installer à Berlin. Edward Snowden avait apprécié sa défense de William Binney, un précédent lanceur d’alerte contre la NSA. « Je ne peux offrir que ma parole, lui écrit-il. Je suis un employé de haut niveau du gouvernement et je travaille dans le renseignement. » Cette scène ouvre le documentaire. Pour communiquer avec Snowden, Laura Poitras se procure un nouvel ordinateur qu’elle paie cash. Elle lit ses messages dans des endroits sans Wi-Fi. Comprenant qu’il a l’intention de faire ses révélations en divulguant son identité, elle demande au jeune analyste d’accepter d’être filmé. Il refuse car il pense que cela pourrait faire passer son message au second plan. Puis se ravise. En mai 2013, il donne rendez-vous à Laura Poitras et Glenn Greenwald à Hongkong.

La rencontre est fixée au lundi 3 juin au matin. A 10 heures, il sera dans le lobby donnant sur le restaurant de l’hôtel Mira, occupé à jouer avec un Rubik’s Cube. La « bombe » explose le 6 juin avec la publication d’un document attestant de l’espionnage massif par la NSA des communications électroniques des Américains. Gros plan sur l’écran de télévision qui déroule les révélations. Snowden regarde par la fenêtre. La chambre paraît de plus en plus exiguë. Deuxième vague de révélations : le programme Prism de surveillance sur Internet. L’anxiété monte. Lindsay Mills, la compagne de Snowden, restée à Hawaï, lui écrit qu’elle a été interrogée par la police. Lui qui est parti sans l’informer de ses intentions se frotte furtivement les yeux. Il dit qu’il faut se mettre à la place de quelqu’un qui « réalise que la personne qu’elle aime, avec laquelle elle a passé dix ans, ne reviendra peut-être pas ». Quand une alarme se déclenche dans le couloir de l’hôtel, le « pro » de l’espionnage reprend le dessus. Snowden démonte le téléphone, pour vérifier s’il contient un micro. Il s’agit juste d’un exercice d’alerte incendie.

Lentilles et parapluie vert

Le 9 juin, il fait son coming out planétaire dans une vidéo de douze minutes où il accuse Barack Obama d’avoir « trahi » ses promesses et avalisé la surveillance mise en place par son prédécesseur George W. Bush. Hors caméra, il apparaît désarçonné devant le saut dans l’inconnu qui l’attend, impréparé.

Nouveau coup de fil. Le Wall Street Journal a découvert son numéro de chambre. « Une erreur », répond-il comme un « bleu ». La caméra le suit dans la salle de bains. Plutôt que ses lunettes, il met des lentilles. Il rejette ses cheveux en arrière. Enfile une veste noire, se munit d’un parapluie vert, panoplie d’espion, méconnaissable, fugitif malgré lui. Un avocat de Hongkong, spécialisé dans les droits de l’homme, a organisé son transfèrement vers l’antenne du Haut-Commissariat pour les réfugiés, où il présentera une demande d’asile… La caméra de Laura Poitras regarde avec consternation la porte de la chambre se refermer. Elle erre, ensuite, parmi des personnages secondaires : le journaliste Glenn Greenwald, Jacob Appelbaum, un ami de la cinéaste, expert en anonymat en ligne, qui lui aussi a préféré s’installer à Berlin. L’analyste ne revient à l’image qu’à la fin du film, un an après, en Russie.

Le 1er août, Moscou lui a donné une autorisation de séjour de trois ans. Lindsay est venue le rejoindre. C’est une révélation du film, qui montre le couple dans sa cuisine, filmé de l’extérieur, comme sous la surveillance d’un agent secret. Citizenfour est un documentaire, mais l’enquête reste à faire. De quoi vit Snowden ? Dans quelles conditions les investigateurs se sont-ils réparti les centaines de milliers de documents qu’il leur a remis ? Et que pensent-ils des répercussions de son geste ? Pour l’expert en cryptologie Micah Lee, qui a révélé le 27 octobre avoir été lui aussi en contact avec Edward Snowden en 2013, lorsque ce dernier voulait lancer une pétition contre la surveillance électronique, l’analyste n’a pas quitté son existence confortable à Hawaï pour rien. Les agences comme la NSA « n’opèrent plus dans l’obscurité », écrit-il. Internet connaît « une recrudescence de la recherche sur la sécurité ». Et les compagnies revendiquent le droit de protéger la vie privée de leurs usagers. « Le monde post-Snowden est un endroit différent », assure-t-il.

Poursuivi pour espionnage, en quête d’absolution, Edward Snowden pourra prendre dans les mois qui viennent la mesure du soutien dont il jouit – ou pas – aux Etats-Unis. Citizenfour fera probablement partie de la sélection pour l’Oscar du documentaire en 2015. Comble de l’ironie : le film a été financé par la compagnie Radius-TWC d’Harvey Weinstein. Le producteur est l’un des principaux supporteurs de Barack Obama à Hollywood…

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