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L’Irak et le Yémen, creusets d’une nouvelle génération de djihadistes

Source: Pierre Puchot – Mediapart – 8 janvier 2015

Al-Qaïda s’était construit en Afghanistan. Depuis 2003 et l’invasion américaine, le conflit irakien a formé une nouvelle génération de djihadistes et l’organisation de l’État islamique a pu s’imposer. Depuis plusieurs années, les deux auteurs présumés de l’attentat contre Charlie Hebdo ont été proches de ces nouveaux acteurs d’un djihad mondialisé.

Les deux suspects dont les portraits ont été diffusés par les autorités françaises sont tout sauf inconnus de la justice et des services de renseignement. Ils font même figure d’anciens du mouvement djihadiste. Ils sont, en outre, issus d’une filière particulièrement active au cœur des années 2000, période charnière dans la formation d’une nouvelle génération de militants.

Chérif Kouachi, l’une des deux personnes recherchées avec son frère Saïd (âgés respectivement de 32 et 34 ans), avait été interpellé dans le cadre du démantèlement de la « filière des Buttes-Chaumont » qui envoyait déjà des combattants en Irak via la Syrie entre 2003 et 2005 (lire par ailleurs les éléments biographiques ici). Arrêté en 2005 juste avant de s’envoler pour l’Irak via la Syrie, avec un autre candidat, Thamer Bouchnak, il a été condamné le 14 mai 2008 à trois ans de prison dont 18 mois avec sursis.

Saïd Kouachi aurait lui passé plusieurs mois au Yémen en 2011 pour s’entraîner au maniement des armes, selon des renseignements américains. Les deux frères figurent « depuis des années » sur la liste des terroristes connus ou suspectés du gouvernement américain. Un responsable du renseignement américain a assuré jeudi au New York Times que Saïd et Cherif Kouachi, 34 et 32 ans, étaient inscrits sur la no fly list américaine, leur interdisant de prendre l’avion depuis ou en direction du sol américain.

En 2011, le Yémen constitue une opportunité intéressante pour le candidat au djihad désirant se perfectionner. La Syrie n’est pas encore conquise en partie par l’État islamique, et Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) vient de prendre une importante partie du territoire au sud du Yémen. Le pays paraît en mesure de constituer un front d’avenir pour le djihad, certes moins de prestigieux que le Sinaï, mais avec un développement potentiel important. Il est nécessaire de rappeler que l’AQPA n’a pas à ce jour fait allégeance à l’État islamique.

Un autre élément décisif est le fait que contrairement à d’autres branches d’Al-Qaïda, AQPA a été à la pointe d’une réflexion au sein des cercles djihadistes pour réussir à mobiliser des militants non-arabophones et cibler aussi le public anglophone, ou même francophone, en Europe. C’est le rôle du magazine Inspire, dans lequel apparaît la menace explicite contre Charb. AQPA est d’ailleurs à ce jour la seule organisation à avoir menacé l’ancien directeur de Charlie Hebdo.

Le Yémen est par ailleurs ce pays que les salafistes quiétistes (non-violents et apolitiques) visitent pour accroître leur connaissance islamique, ce qui a pu brouiller la piste des services de renseignement. « Il y a quelques années, j’étais sur place, explique le chercheur spécialiste du Yémen, Laurent Bonnefoy, et il y avait une centaine de Français, des familles, notamment dans l’Institut Dammaj, ou d’autres centres salafistes quiétistes. Il ne faut donc pas considérer que le simple fait d’aller au Yémen constitue une radicalisation en soi. Dans le cas des Frères, la radicalisation date de bien avant, de l’Irak, de la prison, même s’ils peuvent effectivement avoir acquis des connaissances techniques en explosif et maniement d’armes là-bas. »

Par la suite, ces différentes filières ont contribué ensuite à former des combattants de l’organisation de l’État islamique, aujourd’hui solidement implantée dans ces deux pays, et qui a fait parler d’elle récemment : c’est en effet une autre figure de cette filière, Boubaker al-Hakim, qui a revendiqué en décembre au nom de l’État islamique l’assassinat perpétré en 2013 des deux opposants tunisiens Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ; assassinats pour lesquels aucun procès n’a eu lieu pour l’heure.

Le rapprochement entre Chérif Kouachi et Boubaker al-Hakim a été fait mercredi soir dès la publication de l’identité des suspects par plusieurs spécialistes du mouvement djihadiste, dont le journaliste David Thomson, auteur des Français jihadistes, qui publiait sur Twitter leur message de revendication des assassinats des opposants politiques tunisiens le 17 décembre 2014.

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« Nous allons revenir et tuer plusieurs d’entre vous, affirmait alors Boubaker al-Hakim (à droite). Vous ne vivrez pas en paix tant que la Tunisie n’appliquera pas la loi islamique. »

Tout comme celui de Chérif Kouachi, le parcours de Boubaker al-Hakim au sein de la mouvance djihadiste est ancien, et intimement lié au développement de ce nouveau terrain de djihad qui a formé toute une génération de militants. Présent en Irak dès 2002, Boubaker al-Hakim affirmait lors du procès du groupe y avoir séjourné en tout à quatre reprises. D’autres éléments étayent la proximité idéologique des frères Kouachi avec l’État islamique. Dans le groupe Kouachi figurait, selon le quotidien Le Monde, Salim Benghalem, membre de l’EI et inscrit fin septembre 2014 sur la liste noire du département d’État américain.

Auteur d’un chapitre consacré à la filière irakienne en France dans un ouvrage collectif sur l’évolution de la menace terroriste globale, l’ancien diplomate Jean-Pierre Filiu rappelle quant à lui ce jeudi sur son blog que « Boubaker al-Hakim avait servi de bouclier humain au régime de Saddam Hussein, à la veille de l’invasion des États-Unis de mars 2003 » et qu’il « avait ensuite enjoint aux micros de RTL et de LCI ses « potes du XIXe arrondissement » à le rejoindre pour « tuer des Américains » ». « Boubaker al-Hakim avait pu bénéficier, poursuit Jean-Pierre Filiu, de l’assistance des services de renseignement syriens, très actifs dans leur soutien à la résistance des anciens officiers de Saddam Hussein à l’occupation américaine. C’est à partir de Damas que la filière des Buttes-Chaumont s’était étendue jusqu’à Falloujah, fief djihadiste de l’Ouest irakien, en 2004 comme en 2014. »

Ce développement depuis l’invasion américaine de 2003 jusqu’à nos jours d’un nouveau terrain de djihad est le facteur clé pour comprendre le processus de maturation de la génération aujourd’hui trentenaire de Chérif Kouachi. Sur le fond, la « littérature » sur laquelle s’appuient ces militants est la même que celle de la génération précédente. Outre la formation via les imams qui diffusent leurs prêches sur YouTube, ils s’inspirent notamment de textes comme le testament d’Abdallah Azzam, imam palestinien mort en 1989 et qui joua un rôle clé dans l’expansion du djihad.

Mais c’est davantage le terrain d’intervention qui a façonné une nouvelle génération de djihadistes. L’invasion, le démantèlement puis l’occupation de l’Irak par l’armée américaine a fourni le contexte parfait pour le « djihad fondateur » des cadres qui animent aujourd’hui les groupes intégrés ou proches de l’État islamique, quand celui contre l’Union soviétique en Afghanistan avait servi de matrice à la création d’Al-Qaïda.

En Irak, la concurrence entre les deux réseaux a très vite pris fin : la branche de l’organisation fondée par Oussama Ben Laden a été absorbée par ce que l’on nomme alors encore l’État islamique d’Irak (EII) en 2006. À cette époque, à la suite de la mort du responsable d’Al-Qaïda en Irak, Abou Moussab Al-Zarqaoui, son successeur décide de faire allégeance à al-Baghdadi, chef de l’EII, ce qui lui permet de devenir ministre de la guerre de ce même EII. Al-Qaïda n’est plus représentée en Irak depuis cette date, ce que le numéro un d’Al-Qaïda, Zawahiri, reconnaît lui-même. Et depuis lors, la dynamique de victoire militaire et d’expansion en Syrie et en Irak a contribué à « ringardiser » Al-Qaïda, beaucoup moins pressé que l’EI de proclamer le Califat.

Après le retrait de l’armée américaine, l’EII a continué de bénéficier de la politique non seulement discriminatoire, mais littéralement éradicatrice de l’État central irakien à l’encontre des citoyens de confession sunnite. Menée par l’ancien premier chiite Maliki (en poste de 2006 à 2014 et soutenu à la fois par l’Iran et les États-Unis), cette politique a abouti au démantèlement de toute alternative modérée – telle celle des Frères musulmans irakiens, qui ont vu le vice-président irakien issu de ce mouvement condamné à mort et contraint à l’exil – et à jeter dans les bras de l’EII des centaines, peut-être des milliers de militants sunnites irakiens (sur ce thème, lire « Irak : Le double échec des Frères dans un pays en voie de partition » par Myriam Benraad, in Les Frères musulmans et le pouvoir, éditions Galaade, 2015).

Depuis le 21 septembre 2014, trois mois après la proclamation du Califat par l’émir de l’EI, al-Baghdadi, l’État islamique a déclaré la guerre à l’État français et à ses ressortissants, en représailles à l’entrée de la France dans la coalition internationale. C’est dans cet environnement propice qu’ont agi les djihadistes recherchés, s’ils sont bel et bien les auteurs des meurtres de mercredi. Isolés jadis au sein de petits groupes, en manque de « dirigeants » charismatiques, ces djihadistes ont désormais trouvé avec l’EI une nouvelle dynamique qui leur est familière puisqu’ils l’ont nourrie eux-mêmes par le passé en voyageant en Syrie et en Irak.

Le territoire du Califat n’a d’ailleurs pas été délimité par son émir, al-Baghdadi. Il est donc tout à fait permis aux militants locaux d’adhérer à l’objectif de l’EI tout en y ajoutant leur propre cause, en l’occurrence l’élimination de Charb et de l’équipe de Charlie Hebdo. « Le projet de l’État islamique, c’est de se consolider puis de s’étendre, nous expliquait en octobre dernier un militant djihadiste rencontré en Tunisie. Adnani (le porte-parole de l’État islamique, ndlr) a déclaré qu’il fallait s’attaquer aux mécréants partout dans le monde. Mais dans les organisations djihadistes, on ne prend pas directement les ordres d’un chef à l’étranger, cela ne marche pas comme ça. L’initiative vient d’abord des individus et des groupes locaux. »


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