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« Espace de travail » : le « réalisme » managérial contre la réalité du travail

Source: Joseph Confavreux et Rachida El Azzouzi – Mediapart – 5 juillet 2015

Tarification à l’acte, intranet RH, self scanning, management par objectifs, benchmarking, lean management, évaluation informatique… Bienvenue dans le monde terrifiant, et largement inefficace, du « management désincarné », étudié par la sociologue Marie-Anne Dujarier. Ou comment, en voulant élaborer des dispositifs standardisés pour encadrer le travail à distance, on finit par en perdre la substance même.

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Marie-Anne Dujarier, professeur à l’université Paris 3, est sociologue et publie aux éditions La Découverte Le Management désincarné. Enquête sur les nouveaux cadres du travail, une passionnante enquête sur la réalité de ce que font les « planneurs », c’est-à-dire celles et ceux qui prétendent organiser le travail des autres, et souvent le désorganisent.

Elle y montre le développement incessant d’un « management par dispositifs », où les travailleurs voient leur activité quotidienne de plus en plus encadrée par des dispositifs comme la tarification à l’acte à l’hôpital, l’intranet RH, le self scanning, la quantification précise des interactions et un nombre sans cesse croissant de procédures et de procédés censés encadrer les pratiques.
Ce management oppose, sans les confronter, les représentants autoproclamés du “réalisme économique“ aux tenants du “réel”, notamment parce qu’ils ne s’intéressent pas aux travailleurs concrets mais plutôt à des individus abstraits. « Sauf exceptions », explique en effet la sociologue, « les plans ne composent pas avec la variété des individus ni avec celle de leur santé. Les dispositifs prévoient un sujet standard dont le corps, l’âge, l’histoire, la socialisation ne comptent pas au moment de planifier l’activité. »

Loin de tout manichéisme, la sociologue, qui a elle-même fait partie de ces managers pendant plus de dix ans, s’interroge sur la transformation de la figure du patron puisque, pour elle, « la fonction d’encadrement de l’activité a connu un éclatement notoire. Le “patron” est composé de 7 figures : propriétaires privés ou publics, membres du conseil d’administration, dirigeants salariés, multiples planneurs spécialisés, encadrement de proximité, intermédiaires financiers et prestataires de produits managériaux ». Cette recomposition de la décision économique s’inscrit dans les nouvelles manières d’organiser le travail à distance sur fond de rêve d’une harmonie par le calcul, ou d’une gouvernementalité algorithmique qui remplacerait la délibération sociale.

Le plus surprenant est de découvrir que la direction par les dispositifs fait l’objet d’une critique sociale partagée. La majorité des travailleurs juge en effet qu’elle joint l’inutile au désagréable. Mais plus étonnamment, les dirigeants et cadres des organisations se disent tout aussi dubitatifs. Les planneurs relèvent la faible performance et le caractère bureaucratique de ces procédures, et reconnaissent que les chiffres reflètent mal ce qui se passe sur le “terrain”. Les dirigeants ne sont pas davantage convaincus de la performance de ces dispositifs, qu’ils se disent notamment obligés d’adopter du fait de la taille des organisations…

Même s’il existe des formes de résistance à ce management désincarné (chiffres faux, voire absurdes ; méthodes néo-luddites telles que l’implantation de virus dans les progiciels ; ou encore résistances qui prennent la forme d’une obéissance formelle, doublée d’un retrait de l’engagement subjectif dans l’activité…), Marie-Anne Dujarier montre ainsi l’incroyable emballement généralisé pour des systèmes qui n’abîment pas seulement les conditions de travail, mais aussi la performance économique.

Corrélée à la réalité que les entreprises et les administrations publiques font aussi appel de manière croissante à l’activité productive fournie bénévolement par les consommateurs et les citoyens, considérés comme une force de travail innombrable, motivée et gratuite (sous forme d’extension du self-service, de coproduction collaborative sur Internet et de techniques de captation des clients), l’enquête de Marie-Anne Dujarier nous fait entrer dans un monde où le management des travailleurs, mais aussi des consommateurs et des citoyens, est largement désincarné. Et dont l’on ressort en se demandant ce que cette absurde ambition de nier les corps peut produire comme désastres multiples…

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