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La BCE ou le paradigme perdu

Source: Martine Orange – Mediapart – 9 décembre 2015

Mario Draghi a-t-il encore la main ? se demandent les milieux financiers, déçus par les mesures annoncées le 3 décembre par la BCE. Plus que des dissensions internes, la position de la Banque centrale européenne reflète la crainte des mouvements incontrôlables d’une finance totalement interconnectée. Les banquiers centraux ont engendré un monstre qu’ils redoutent de ne plus pouvoir maîtriser.

Pour la première fois depuis le début de son mandat en 2012, « super Mario » a déçu le monde financier. Le président de la Banque centrale européenne n’a pas répondu aux attentes des financiers. Tous jugent les nouvelles mesures annoncées par la BCE, jeudi 3 décembre, « décevantes », « insuffisantes ». La sanction a été immédiate : le jour même, l’euro a gagné plus de trois centimes face au dollar, le plus fort changement dans une journée depuis 2009. La chute combinée des actions, des obligations, du dollar ce jour-là a été la plus sévère depuis 1999, selon les observateurs financiers.

Dès vendredi, le président de la BCE a tenté de reprendre la main. « Il n’y a pas de limite » à ce que peuvent faire les banquiers centraux pour atteindre leur objectif d’inflation, a-t-il soutenu lors d’une réunion à New York, annonçant d’autres mesures si nécessaires. Mais le mal est fait. Le doute s’est insinué dans les milieux financiers. Mario Draghi a-t-il encore la main ?

U.S. Federal Reserve Chair Janet Yellen (R) speaks with European Central Bank President Marlo Draghi at the Jackson Hole Economic Policy Symposium in Jackson Hole, Wyoming August 22, 2014. REUTERS/David Stubbs (UNITED STATES - Tags: BUSINESS POLITICS) - RTR43EKU

Mario Draghi (BCE) et Janet Yellen ( Fed) en août 2014 © Reuters

La déception des milieux financiers est inexplicable. Car loin de ralentir sa politique non conventionnelle (quantitative easing) qui lui permet depuis des mois de déverser des milliards chaque mois sur les marchés, la BCE l’a amplifiée, afin de soutenir l’activité jugée décevante dans la zone euro. « Si nous devons faire plus, c’est parce que cela marche, non parce que cela a échoué », a expliqué Mario Draghi.
Lors de sa réunion, la BCE a ainsi annoncé qu’elle allait mettre sur la table 360 milliards d’euros supplémentaires, en prolongeant de six mois son programme de rachat d’obligations d’État. Elle a réduit à nouveau le taux d’intérêt sur l’argent déposé par les banques auprès d’elle, le portant toujours plus loin dans un environnement négatif (– 0,30 % contre – 0,20 % auparavant) dans l’espoir de forcer les banques à prêter plus. Elle a annoncé son intention de réinvestir tous les produits du QE arrivant à échéance, représentant actuellement 1 400 milliards d’euros.

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Evolution du bilan de la BCE en milliards d’euros © BCE

Les montants sont considérables, alors que le système regorge déjà de liquidités, et que des bulles d’actifs, notamment sur les actions et dans l’immobilier, menacent. Mais les financiers, devenus de plus en plus dépendants de l’argent des banques centrales dont ils sont les premiers, si ce n’est les uniques bénéficiaires, jugent tout cela insuffisant. Certains experts bancaires avaient écrit le programme des nouvelles mesures non conventionnelles que devait adopter la BCE en urgence, avant la réunion : toujours plus ! L’institution monétaire européenne devait, selon eux, au moins porter ces rachats mensuels à 75 milliards d’euros au lieu de 60 milliards aujourd’hui et abaisser ses taux pour les rendre tous négatifs. C’était à leurs yeux le minimum pour combattre les pressions déflationnistes qui submergent l’économie mondiale.

L’incapacité de Mario Draghi à répondre à leurs attentes les a plongés dans un abîme de perplexité. Est-ce pour marquer une certaine résistance ? Ou est-ce parce qu’il a perdu le pouvoir au sein du conseil des gouverneurs ? Les financiers se demandent si Draghi peut encore imposer ses vues face aux partisans de la ligne dure, emmenés par l’Allemagne, la Slovaquie, les Pays-Bas et la Lituanie, hostiles à toutes les mesures non conventionnelles, les jugeant inefficaces voire contreproductives. Mario Draghi a lui-même reconnu que les mesures arrêtées n’avaient pas été adoptées à l’unanimité mais par « une large majorité », reconnaissant ainsi en creux des désaccords permanents au sein du conseil des gouverneurs.

Les divisions au sein de la BCE ne sont pas nouvelles. Mais elles semblent avoir pris un relief particulier ces dernières semaines, selon un récit publié pendant le week-end par Reuters. « Le fait que la Banque centrale européenne a annoncé jeudi des mesures d’assouplissement monétaire nettement en deçà des attentes s’explique largement par la volonté des membres les plus orthodoxes de l’institut d’émissions de rappeler à l’ordre son président Mario Draghi, ont dit des sources au fait des discussions », écrit l’agence. « Ce dernier ainsi que l’économiste en chef de la BCE Peter Praet avaient multiplié, au cours des semaines précédant la réunion de politique monétaire du 3 décembre, des propos disant que la BCE était prête à agir vite pour faire remonter l’inflation, laissant ainsi espérer un plan de soutien de grande ampleur à l’activité », poursuit-elle.

Mais les prises de position de Mario Draghi avant la réunion auraient été analysées comme une tentative de faire pression sur les autres membres, selon le récit de Reuters. Plutôt que s’opposer ouvertement au président de la BCE, ceux-ci ont préféré œuvrer en coulisses. « Ils ont ainsi fait en sorte que les idées les plus radicales des comités de la BCE préparant les décisions de politique monétaire n’arrivent pas à la table des discussions », explique l’agence, amenant le conseil à ne discuter que des mesures habituelles.

Trappe à liquidités mondiale

Un autre fait, beaucoup plus important, semble avoir pesé sur le conseil de la BCE. Dans dix jours à peine, Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale, doit à son tour se prononcer sur la politique monétaire américaine. En septembre, la Fed avait décidé de ne pas remonter ses taux directeurs, comme elle l’avait laissé entendre auparavant. Elle avait alors justifié son immobilisme par le ralentissement chinois et dans les pays émergents, une première dans l’histoire de la banque centrale américaine (lire notre article: Tétanisée, la Fed choisit de ne pas bouger). Mais cette fois-ci, tous les observateurs pensent que la Fed ne pourra pas différer à nouveau l’augmentation attendue des taux. Il en va de sa crédibilité, expliquent les exégètes de la Réserve fédérale. Celle-ci doit montrer qu’elle peut abandonner sa ligne de conduite adoptée depuis la crise de 2008 pour revenir à une politique plus normale, même si le moment n’est pas forcément le mieux choisi.

La Réserve fédérale devrait donc, le 16 décembre, annoncer ce changement de cap, en décidant d’augmenter ses taux directeurs de… 0,25 % (ils évoluent actuellement entre 0 et 0,25 %). Cette hausse « stratosphérique » paraît mettre en transe tous les banquiers centraux. En tout cas, certains proches de la BCE expliquent que cette hausse attendue de la Fed a pesé dans les décisions de l’institution européenne. « Si la BCE avait adopté un programme de trop grande ampleur, l’euro aurait risqué de plonger face au dollar. Cela aurait gêné la Fed dans sa décision d’augmenter ses taux », rapporte un connaisseur.

Cette explication ne donne qu’un éclairage partiel de la situation emmêlée, interconnectée dans laquelle se retrouvent les banques centrales aujourd’hui. Car ce n’est pas tant la hausse du dollar qui les effraie que les déplacements monétaires gigantesques que celle-ci peut nourrir. Le ralentissement dans les pays émergents, notamment en Amérique du Sud, a déjà donné lieu à des transferts de plusieurs centaines de milliards de dollars vers les États-Unis, ce qui a aggravé encore la situation dans ces pays. En un an à peine, le réal brésilien a perdu près de 50 % par rapport au dollar, alors que le pays est plongé dans la récession.

De l’avis des observateurs, ces transferts ne sont rien par rapport à ce qui pourrait se passer dans les mois à venir. Les montagnes de liquidités créées par les banques centrales depuis la crise de 2008, investies un peu partout dans le monde à la recherche de placements opportunistes, pourraient partir à la vitesse de la lumière se réfugier aux États-Unis, en cas de ralentissement confirmé de l’économie mondiale et européenne, ou simplement par la hausse des taux américains. À plusieurs reprises, la banque des règlements internationaux s’est inquiétée de ces déséquilibres, qui pourraient créer de nouvelles tensions dans le système financier (voir son dernier rapport). D’où la prudence des banques centrales. À chaque mouvement, elles donnent l’impression de marcher sur des œufs, par peur de ne pas savoir maîtriser des monstres qu’elles ont elles-mêmes contribué à créer.

« Les banques centrales ont-elles encore les bons instruments ? Les économies ne sont-elles pas prises dans une trappe à liquidités mondiale ? » s’interrogeait Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, lors d’une conférence donnée le 21 novembre. Ses interrogations traduisent l’ampleur du désarroi des maîtres de la politique monétaire. Ils semblent beaucoup douter. « Pendant deux décennies, les discussions au sein d’institutions comme le FMI, le G7, le G20 ont reposé sur trois assertions clés : que la réallocation de la demande à travers les économies soutenait un rythme approprié de la croissance globale ; que les taux de change libres et flottants soutenaient une telle demande et servaient à amortir les chocs ; que les flux de capitaux extérieurs permettaient des ajustements mondiaux moins brutaux et amélioraient l’allocation globale des capitaux », notait Benoît Cœuré.

Avant de poursuivre : « De récentes recherches théoriques et empiriques sont en train de déconstruire ces trois assertions. D’abord, la capacité de l’économie mondiale à faire de la croissance est en question. Ensuite, l’interconnexion mondiale semble avoir altéré le rôle d’amortisseur des taux de change flottants. Enfin, les universitaires s’interrogent sur les bénéfices des capitaux transfrontaliers, alors que les contrôles de capitaux font à nouveau partie des discussions », s’inquiétait-il avant de relever qu’il était urgent de réexaminer la question, sous peine de voir les politiques monétaires devenir « inefficaces et prises collectivement dans le piège d’un mauvais équilibre ». L’intitulé de cette conférence était « Le paradigme perdu ». Cela sonne comme un aveu.


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